FORCE-N réunit des associations de parents d'élèves pour encourager les filles vers les filières scientifiques
En 2023, moins d'une fille sur quatre scolarisée au secondaire s'orientait vers les filières scientifiques au Sénégal. Pour agir sur cette réalité, FORCE-N a rassemblé, lundi 16 mars au FETO 2 de Yoff, des membres d'associations de parents d'élèves dans un atelier sur les représentations familiales et les outils d'apprentissage à domicile.
En parlant de sa fille, élève en classe de 1ère S1 au lycée Kennedy, Mme Mariétou Lo décrit une discipline presque austère. Quand elle ne révise pas jusqu’e très tard dans la nuit, l’adolescente se couche tôt pour se réveiller à quatre heures du matin et reprendre ses cahiers. « Quand les autres sortent, elle préfère rester à la maison pour étudier », raconte sa mère.
« Certains disent que je la favorise, mais ce n’est pas le cas, concède-t-elle. Je vois juste comment elle se sacrifie pour les études. » Pour soutenir cet engagement, Mme Lo a pris une décision simple, mais pas évidente quand on a une fille : décharger son enfant de certaines tâches ménagères afin qu’elle puisse consacrer davantage de temps à ses études. « Ma mère me demande de faire travailler mes enfants lors des vacances scolaires pour gagner de l’argent et m’aider, vu que nous vivons dans une situation parfois difficile. Mais je lui dis non, je préfère qu’elles se concentrent sur leurs études. Je ferai le nécessaire pour rapporter de quoi vivre. »
En classe de troisième déjà, elle avait fait venir un répétiteur à domicile pour aider sa fille à préparer le BFEM. L’élève a finalement terminé major de son examen. Depuis, elle poursuit son parcours scientifique avec la même rigueur, fréquentant des cours du soir pour renforcer son niveau. Pour sa mère, cette discipline n’est pas seulement une question de résultats scolaires. C’est aussi une manière de protéger les ambitions de sa fille. « Tout ce que je leur demande, c’est de travailler dur à l’école », confie-t-elle.
Ce témoignage a trouvé un écho particulier lors de l’atelier organisé lundi à l’hôtel FETO 2 de Yoff par le programme FORCE-N. Une cinquantaine de membres d’associations de parents d’élèves et des parents d'élèves de lauréates y ont passé la journée à travailler sur les représentations qui freinent encore l’accès des filles aux filières scientifiques, avec l’aide d’un psychologue conseiller. Les données posées en ouverture donnaient la mesure du défi : en 2023, seulement 21,8 % des filles scolarisées au secondaire s’orientaient vers les séries scientifiques, contre 24,1 % des garçons. Derrière cet écart se cachent des freins bien documentés. Une analyse genre conduite par FORCE-N et la Fondation Mastercard en 2023 dans six régions du Sénégal (Ziguinchor, Sédhiou, Kolda, Tambacounda, Kédougou et Dakar) a montré que des déterminants familiaux, socioculturels et économiques pèsent souvent plus lourd que les aptitudes scolaires dans le choix des filières. Un déficit qui, in fine, freine leur intégration dans l'économie numérique.
Pour Mme Rokhaya Diop, spécialiste Genre et Inclusion du programme FORCE-N et responsable de l’activité, l’atelier répond à un constat simple : il ne suffit pas d’aller dans les établissements présenter la plateforme aux élèves. « Il faut également une adhésion, une appropriation des parents », explique-t-elle. La journée visait ainsi deux objectifs complémentaires : aider les familles à déconstruire les idées reçues sur les matières scientifiques, et leur faire prendre en main la plateforme numérique sciences.force-n.sn, conçue pour permettre aux élèves de travailler à domicile. Elle a précisé la teneur de ce que FORCE-N entend par parentalité positive : « C’est le fait de sensibiliser les parents sur la parentalité sans violence, de ne pas décourager les enfants, de ne pas leur dire qu’ils sont nuls ou qu’ils ne peuvent pas réussir dans les maths. L’écoute et la collaboration entre parents et enfants, c’est ça la parentalité positive ».
M. Mamadou Faye, coordonnateur des activités avec les établissements scolaires au sein de FORCE-N, a, pour sa part, relevé des signaux encourageants. Il a cité l’exemple de l’Inspection d’Académie de Rufisque, où les filles représentent désormais 65 % des effectifs des séries scientifiques. « Aujourd’hui, nous sommes très satisfaits de voir qu’il y a beaucoup plus de jeunes filles dans les séries scientifiques que de garçons », a-t-il dit, avant d’ajouter que l’implication des parents dans les activités à venir dans les établissements constituait pour lui la principale satisfaction de la journée.
Dans la salle, la réception a été chaleureuse. Mme Dia, mère d’une élève du lycée d’excellence Mariama Bâ de Gorée, a surtout retenu l’argument économique. « Du moment que les cours à domicile coûtent excessivement cher, ce genre de plateforme nous permet d’économiser. Ça vient à son heure », a-t-elle observé. Un sentiment partagé par Mme Lo, qui finance déjà un abonnement à une application éducative payante pour sa fille et voit dans la plateforme de FORCE-N une alternative plus sûre : « Je connais ceux qui lui dispensent des cours. Je pourrais identifier les responsables ».
M. Abdoulaye Fané, président de l’Union Nationale des parents d’élèves et d’étudiants du Sénégal (UNAPES), a quant à lui annoncé que son organisation s’engageait à relayer la plateforme auprès de toutes ses coordinations départementales à travers le pays. Il a invoqué la mémoire de Rose Dieng-Kunze, pionnière sénégalaise de l’intelligence artificielle, comme horizon possible pour les filles qui embrasseraient les filières scientifiques. « Il y a beaucoup de freins qui empêchent les jeunes filles d’embrasser les filières STEM, a-t-il reconnu. Cet atelier est l’occasion de faire en sorte qu’elles puissent les maîtriser ». Il a appelé à l’organisation d’un atelier de suivi pour évaluer l’impact de la plateforme après quelques mois d’utilisation.
M. Abdoulaye Tounkara, facilitateur de la rencontre, est ressorti de l'atelier avec une conviction et un plan. Ancien premier adjoint au maire de Dieuppeul-Derklé, il entend reprendre ses réseaux associatifs pour relayer la plateforme au niveau des établissements scolaires de sa zone. « Le grand public ne la connaissait pas. C'est l'occasion qu'il faut saisir pour la vulgariser davantage », a-t-il dit. Il a aussi noté que l'atelier avait su rassembler au-delà des associations de parents stricto sensu, avec la présence des Bajenu Gox, des relais naturels vers les populations de base.
Mme Rokhaya Diop a conclu sur une note qui dit l’ambition de FORCE-N au-delà de cette journée : un second atelier est prévu en avril à l’Inspection d’Académie de Pikine-Guédiawaye, où une centaine de parents seront réunis. « L’outil est mis en place par FORCE-N, mais c’est pour la communauté. Il faut que les communautés se l’approprient et assurent le partage. » Mme Lo, elle, n’a pas attendu les prochaines étapes pour savoir ce qu’elle ferait : rentrer chez elle et montrer la plateforme à sa fille.